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Le muridé contre-attaque : patrimonialisation, marché de l’art et street art

Child Labor, lors du jubilé de la Reine

Child Labor, lors du jubilé de la Reine

Un trou en lieu et place de Child Labor

Ecoeurement

Il y avait des signes avant coureurs selon cette voisine interrogée par la BBC : ceci faisait quelques jours que derrière un échafaudage et une bâche, on s’affairait autour de l’oeuvre de Banksy.

Passé l’étrange impression de gueule de bois,  on imagine aisément le sentiment d’incompréhension, teinté de colère, des habitants du quartier de Wood Green au Nord de Londres en ce matin du 15 février.

En lieu et place de l’oeuvre de l’artiste de Bristol Banksy « Child Labor«  apposé peu avant le jubilé de la Reine sur le mur d’un enseigne de la chaîne Poundland (une sorte de tout à 10 franc anglais), un trou béant avait désormais pris place.

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Quelques jours plus tard, ce sentiment laissait place à l’écoeurement et à l’indignation lorsque une salle des ventes de Miami annonçait la mise aux enchères de l’oeuvre ; mise à prix de départ 400 000 dollars.

Plaintes des voisins, appel véhément à la restitution de l’oeuvre par des représentants des conseils locaux, c’est sans doute cette intense lobbying qui a eu raison de l’enchère finalement annulée.

Interpellant le passant, juste à côté de feu Child Labor, un muridé a pris place, tenant un écriteau où est sobrement inscrit « Why? ».

Sperm Alarm : Avant-Après

Sperm Alarm : Avant-Après

Original de Banksy ou pas, il n’en a pas moins été décidé de le protéger avec une plaque de plexiglass.

Notons que ce n’est pas la première oeuvre de Banksy ainsi arrachée. Sperm Alarm s’est retrouvé aux enchères sur ebay pour 17 000 livres.

Légalité, propriété… A qui appartient le street art ?

Selon Alan Strickman, représentant du conseil local, pour la BBC : il y a « beaucoup de colère » chez les habitants du quartier, « Banksy a donné cette oeuvre d’art à notre communauté, et des gens viennent de tout Londres pour la voir » ; il est vrai que des panneaux avait été installés à la sortie du métro pour guider les touristes jusqu’à l’oeuvre de Banksy. Alan Strickman a par ailleurs incité ses concitoyens à envoyer des mails au commissaire priseur pour empêcher la vente.

Pourtant cette question de propriété n’est pas si évidente que le laisserait entendre les invectives du politicien. Il n’y a aucun acte légal entre la municipalité et Banksy, aucun droit de cession, l’artiste lui même pourrait être poursuivi pour vandalisme et dégradation de biens publics.

La propriété du mur pose également une autre question de légalité. Le magasin a du faire un démenti public pour affirmer d’une part ne pas être propriétaire du mur et ne pas être responsable de cette inopinée décrochage… retrait… dessoudage… burinage… vandalisme… (zut… je sèche là)

La vente pourrait donc être parfaitement légale puisqu’officiellement, l’oeuvre n’appartient à personne. Les responsables ne pourraient être poursuivis pour vol mais seulement pour occupation de l’espace public et dégradation… d’un mur.

Patrimonialiser le street art, est-ce le dénaturer ?

Ville propre par Dran

Ville propre par Dran

En « décrochant » les oeuvres (au marteau et au burin tout de même), ne les préserve-t-on pas du temps, de la dégradation, pour pouvoir les transmettre aux générations futures ?

C’est en tous les cas l’affirmation de certains collectionneurs qui dans leur grande mansuétude et leur incroyable générosité se dévouent à la sauvegarde du patrimoine de l’Humanité et protègent envers et contre tous ces oeuvres de l’abîme du temps… déduction fiscale, plus value à terme et thésaurisation totalement fortuits !

- protéger les oeuvres

Autre casse-tête légal en partie lié à la question de propriété : qui doit donc se charger de les entretenir, les protéger? Le propriétaire du bâtiment  le quartier? la municipalité? le ministère de la Culture? si on les met au patrimoine mondial de l’Humanité, l’Unesco?

Imaginer ainsi une municipalité en faillite qui ne pouvant financer l’entretien, vende son oeuvre. Voilà de nouveau de quoi faire plancher les juristes.

Il semble à première vue assez ironique de demander à ceux là même qui hier étaient désignés pour le combattre (service de la voirie, propreté, ou encore brigade anti-graffiti, architecte des bâtiments de France ) de protéger ces oeuvres aujourd’hui.

Le rat de Banksy à Melbourne a fait les frais d'une nouvelle plomberie

Le rat de Banksy à Melbourne a fait les frais d’une nouvelle plomberie

Mais ces dégradations ne sont pas simplement du simple fait du vandalisme. Les villes sont en perpétuelle mutation, immeubles démolis, ou encore travaux réalisés par des ouvriers du BTP indélicats (et visiblement avec très peu de sensibilité artistique !)…

La municipalité de Londres a choisi de mettre les œuvres de Banksy sous plexiglas (ce qui n’a pas fait obstacle au vol de Child Labor) , cette initiative controversée a suscité des réactions. La dégradation, du temps, des intempéries, de la pollution ou même du vandalisme, les street artists en ont fait leur partie. Banksy lui-même, selon de folles rumeurs, aurait vandalisé une de ses oeuvres à Los Angeles après qu’on lui ait retiré sa nomination aux Oscars (pour son documentaire Exit Through the Gift Shop).

Philippe BaudelocqueLe street art est, par nature, un art éphémère ; cette caractéristique en fait un art ultracontemporain, reflet de la société.

Cette précarité des oeuvres de street art leur donne leur force, en replacant l’art à l’échelle humaine, périssable, les oeuvres évoluent, prennent en patine, vieillissent avec leur environnement. Certains artistes, comme Philippe Baudelocque avec son zoo urbain à la craie, fondent leur pratique artistique sur cette fragilité.

On peut néanmoins relever que certains street artists jouent sur différents tableaux : certaines de leurs oeuvres pour la rue, d’autres pour les salles des ventes…

- déplacer une oeuvre de street art

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La rue c’est sale, ça pue, il pleut…  et inadapté à la conservation de ce patrimoine artistique et culturel.

Ne serait-il donc pas plus simple de les « muséifier », soit de déplacer les oeuvres et les placer dans des musées ?

Le propre du street art est d’entrer en interaction avec son environnement. On imagine difficilement cette oeuvre de Banksy sur le mur de Gaza au Tate Museum à Londres… Les expositions consacrées au Street Art comme Au delà du Street Art sanctionne involontairement cette difficulté à appréhender cette forme d’art en dehors de son contexte habituelle ; les oeuvres y perdent tant en sens qu’en force et en beauté.

Pour le patrimoine mondial de l’Humanité, il existe une législation très sévère proscrivant par exemple de sortir des oeuvres d’un site archéologique pour les vendre. Une piste de réflexion pour les législateurs ?

Cette affaire, outre le fait de nous permettre de parler encore un peu plus de Banksy sur ce blog, pose des questions sur le statut des oeuvres du street art tant que sur la nature même du street art… Un débat de haut vol en perspective entre spécialistes, critiques d’art et théoriciens de l’art, avec en toile de fond un marché du street art très dynamique. Ce marché de l’art, Banksy qui en fait aujourd’hui les frais l’avait déjà tourné en dérision avec son « documentaire » Exit Through The Gift Shop.

Et vous qu’en pensez vous? Faut-il protéger les oeuvres de street art quitte à les dénaturer ? Ou laisser ces traces urbaines évanescentes affronter les aléas du temps, et ainsi priver les générations futures d’un patrimoine culturel, reflet d’une époque?

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